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mardi 26 mai 2026

Léon XIV et l’esclavage : « Au nom de l’Église, je demande sincèrement pardon »

 

Léon XIV et l’esclavage

« Au nom de l’Église, je demande sincèrement pardon »

Pour une mise au point

Dans sa première encyclique Magnifica humanitas, publiée le lundi 25 mai, le Pape, se prononçant sur l’esclavage, en vient à accabler injustement ses prédécesseurs : « l’Église ayant longtemps toléré l’esclavage et n’en étant venue qu’ensuite à le condamner de manière absolue –, il existe une continuité tout au long de l’histoire quant à la conviction de la dignité de chaque être humain, crée à l’image de Dieu, même si, en dix-huit siècles, elle n’est pas parvenue à en exprimer officiellement l’incompatibilité totale avec l’esclavage. Il s’agit d’une blessure dans la mémoire chrétienne de laquelle nous ne pouvons nous considérer étrangers. Il est inévitable d’éprouver une profonde douleur en considérant l’énorme souffrance et l’humiliation que l’esclavage a signifiées pour tant de personnes, infiniment aimées par le Seigneur, en contraste avec leur dignité sans limites. C’est pourquoi, au nom de l’Église, je demande sincèrement pardon. »

Cette sentence appelle brièvement une mise au point. Nous y reviendrons de façon plus circonstanciée dans une prochaine publication.

Sur la question de l’esclavage, circulent un certain nombre de malentendus et de contresens. Qu’il y eût des aspects condamnables, que nous rappellerons plus loin, dans cette institution, en rend la critique aisée mais n’autorise personne, fût-ce le saint Père, à battre sa coulpe sur la poitrine de ses prédécesseurs. Lesquels, étant absents, ne sont pas en situation de se défendre.

Voici un rappel de quelques vérités :

1 L'esclavage étant une situation juridique, ne concernait pas directement l'Eglise, le droit étant hors de sa compétence. A quelqu’un venu lui demander une consultation juridique concernant un différend avec son frère, Jésus répond : « Homme, qui m’a établi pour être votre juge, ou pour faire vos partages » (Lc, XII, 14). Etant garante de la foi et des mœurs, au cœur de sa compétence, l'Eglise a toujours condamné la transgression du Décalogue, dont font partie les mauvais traitements infligés aux esclaves comme aux conjoints, comme à tout être humain. Du reste, « Pas plus qu’Aristote, nous rapporte Michel Villey, les “bonnes mœursˮ romaines n’admettent que l’esclave soit traité à la manière du bétail. » Et il ajoute qu’« il est fréquent que le censeur marque un citoyen de la note d’infamie, pour avoir vendu cruellement un vieux serviteur ». Pour faire face à la décadence des « mœurs » romaines, qui aurait pu aggraver leur sort, Villey note qu’une « série de lois impériales punirent les conduites inhumaines envers les esclaves »[1]

2 Esclave se dit en grec « douloï », qui signifie aussi serviteur. Au moment de la Communion chez les chrétiens de rite byzantin, le prêtre s’adresse par ces mots au communiant : « l’esclave de Dieu » ‘abdou Allah Untel, ou, dans le même sens, « le serviteur de Dieu » ; et aux femmes : « amatou Allah », l’esclave ou la servante de Dieu. Quand l’ange Gabriel est venu annoncer à la sainte Vierge la conception de Jésus, Marie dit : « Voici amatou arRab la servante du Seigneur… » (Lc I, 38).

3 En droit, les salariés sont au service (du verbe servir, serviteur) d'un employeur, liés par ce qu'on appelle en droit un rapport de subordination. Cela est toujours actuel dans tous les droits des pays civilisés.

4 Ce que l'on pouvait reprocher à l'esclavage antique, ce sont les conditions qui y donnaient naissance : la défaite ; et, chez les peuples anciens, la vente des esclaves se déroulait dans les mêmes conditions que la vente du bétail.

5 Dans mon essai sur la « Laïcité de l’Etat et sa contrefaçon », j’ai indiqué, selon les cas, les limites ou les exceptions à l’autonomie de l’Etat dans son domaine.

Carlos HAGE CHAHINE

 



[1] Le Droit et les droits de l’homme. (Questions). Paris, PUF, 1983, p. 92.

lundi 30 mars 2026

Léon XIV et la guerre

 

Léon XIV et la guerre

Question : Dieu refuse-t-il la guerre ?

Lors de la messe du Dimanche des Rameaux célébrée ce 29 mars place Saint-Pierre, le Pape Léon XIV a dénoncé la guerre. Jésus, dit-il, a « manifesté le doux visage de Dieu, qui refuse toujours la violence, et au lieu de se sauver lui-même, Il s’est laissé clouer à la croix, pour embrasser toutes les croix plantées à toutes les époques et en tous lieux dans l’histoire de l’humanité » […] Il n’a pas pris les armes, Il ne s’est pas défendu, Il n’a mené aucune guerre », choisissant au contraire de se laisser conduire sur le bois de la croix. Pour le Pape Léon XIV, cette attitude révèle le visage même de Dieu : « Un Dieu qui refuse la guerre, que personne ne peut invoquer pour justifier la guerre, qui n’écoute pas la prière de ceux qui font la guerre et rejette celle-ci en disant: “Vous avez beau multiplier les prières, je n’écoute pas: vos mains sont pleines de sang”» (https://www.vaticannews.va/fr/pape/news/2026-03/dimanche-rameaux-jesus-roi-de-la-paix-face-violence-du-monde.html).

Sed contra, Objection :

– Saint Augustin : « Que blâme-t-on dans la guerre ? Est-ce que des hommes qui doivent mourir tôt ou tard, meurent pour établir la paix par la victoire ? C’est là le reproche d’un lâche, et non d’un homme religieux : le désir de nuire, l’envie cruelle de se venger, une animosité   implacable et sans pitié, la fureur de la révolte, la passion de dominer, et autres défauts de ce genre, voilà ce que l’on condamne dans la guerre, et avec raison [...] Mais, lorsque Dieu ou quelque autorité légitime le commande, prendre les armes est le fait des bons [...] Juste est l’ordre qui commande alors [...] Jean n’a pas demandé aux soldats de quitter le métier des armes [...] Mais puisque les Manichéens ont coutume de poursuivre Jean de leurs blasphèmes, qu’ils écoutent du moins le Seigneur Jésus-Christ, ordonnant de rendre à César cette même paie dont Jean veut que les soldats se contentent : “Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieuˮ. Car les tributs sont destinés à payer la paie du soldat qui est nécessaire pour la guerre [...] » (Contra Faustum, Livre XXIIe, ch. LXXIV).

– R.-L. Bruckberger : « Si vous voulez être le disciple de Jésus-Christ et qu’on vous frappe sur la joue gauche, tendez aussi la droite ; si on vous vole la tunique, abandonnez aussi le manteau. Le chrétien doit pardonner les injures qui lui sont faites à lui personnellement, il doit même aller très loin dans ce sens, comme Jésus nous en a donné l’exemple sur la croix. Mais jamais, jamais, le Christ n’a fait obligation au chrétien de pardonner les injures faites à un autre, à la patrie, et surtout à Dieu. Le Christ a même jeté la malédiction sur les villes des bords du Lac et sur Jérusalem pour n’avoir pas su reconnaître le Visiteur ni le temps où elles avaient été visitées » (Oui à la peine de mort, Plon, 1986, p. 82)

Solutions :

Je m’en remets au bon sens du lecteur et renvoie aux articles parus dans L’Orient-Le Jour des 9, 11-12 et 16 février et reproduits ici-même sous le titre « Guerre et résistance à l’aune de la Civilisation ». Le surnaturel n’abolit ni ne remplace la nature. Gratia non tollit naturam. Il l’accomplit. Et si le surnaturel est le couronnement du naturel, le naturel, lui, en est le fondement. Il est le bonum essentialissimum, c’est-à-dire « le plus conforme à la nature humaine ». Ecoutons saint Thomas d’Aquin : « Encore que l’être de la grâce soit supérieur à l’être de la nature, il est plus essentiel à l’homme d’exister selon la nature que d’exister selon la grâce » : homini est essentialius esse naturae quam esse gratiae, quamvis esse gratiae sit dignius[1]. Dans une formule lapidaire adressée aux religieuses confiées à ses soins, sainte Thérèse d’Avila s’exprime dans le même sens : « Croyez-moi mes filles, tout ce qui vous écarte de la raison vous écarte Dieu »[2].

Carlos HAGE CHAHINE



[1] Somme théologique, Ia-IIae, qu. 49, a. 3, c.

[2] Citation rapportée par Marcel De Corte dans son opuscule De la Prudence.