Le « surhomme » vu par Thibon
Parler de « surhomme » aujourd’hui ne fait pas partie de l’actualité immédiate. Et pourtant cette notion, encore que latente, semble bien installée dans l’esprit de l’homme moderne convaincu de se suffire à lui-même. Le culte de l’homme qu’elle professe, s’il n’en est pas l’unique cause, explique largement le niveau inédit, dans l’histoire de l’humanité, de l’incroyance religieuse, pratiquement entrée dans les mœurs et signe des temps. Proclamée par Nietzsche en même temps que la « mort de Dieu », cette notion n’est pas neuve. Elle plonge ses racines chez les stoïciens et même saint Grégoire le Grand, au dire de Jacques Maritain, y fait allusion. Nous y reviendrons plus loin. Quant au choix de Thibon pour la commenter, il s’explique par l’influence que Nietzsche a exercée sur lui. Au témoignage de Gabriel Marcel qui le tient de Thibon lui-même, le philosophe allemand « est l’écrivain qui a exercé sur lui […] l’influence la plus profonde » jusqu’à l’avoir « révélé à lui-même ».
– Thibon : « Il est honteux de prier (Nietzsche). – Autrement dit : il est honteux d’être un homme. Il n’est donc qu’une noblesse : se supprimer. Et Nietzsche n’y a pas manqué... – Mais pourquoi donc n’est-il pas honteux de respirer, de toujours mendier à l’air un peu de pureté et de force ? Serait-ce parce que les nécessités de notre nature spirituelle sont moins immédiates et moins constantes que celles de notre nature organique, que l’asphyxie de l’âme est plus lente que celle du corps et que Dieu a eu la délicatesse de ne pas se rendre brutalement indispensable aux hommes ?
Il n’est pas grand de répudier sa nature – même si cette nature a des genoux ! Il n’est pas grand d’être absurde. On peut mettre beaucoup de force à se suicider. Mais qu’est-ce que la force d’un homme en lutte contre l’être de cet homme ? La grandeur, pour Nietzsche, consiste à savoir retenir sa respiration spirituelle et la noblesse d’un homme se mesure à son degré d’asphyxie volontaire » (L’Echelle de Jacob, Lyon, Lardanchet, 1942, pp. 158-159).
Nous allons tâcher de faire un commentaire de texte à partir de la philosophie de Nietzsche auquel le passage commenté fait explicitement référence. Pour cet apologiste du « surhomme » et annonciateur de la « mort de Dieu », la prière est une honte en tant qu’elle est une compensation de la misère humaine, une sorte de fuite hors du réel, un bouche-trou, un stupéfiant. Marx aurait dit l’« opium du peuple ». A quoi répond Thibon qu’en tant que composé d’esprit et de chair, l’être humain n’a pas que des besoins biologiques. Si le corps a besoin de se nourrir et de respirer, la prière est la respiration de l’âme.
Et s’il faut répudier la prière en tant que marque de faiblesse de l’homme, alors qu’il est dans sa nature même d’oxygéner l’âme comme on oxygène le corps, autant répudier encore les genoux qui marquent la sujétion à un monarque ou à un souverain et qui fléchissent sous le poids d’une fatigue extrême. Non, il n’est pas grand de répudier la nature. J’y vois pour ma part, une inspiration stoïcienne de Nietzsche.
Notre philosophe remarque que Nietzsche « avait bien pu tuer Dieu dans son esprit et dans sa volonté, il n’avait pas tué le besoin de Dieu dans son âme : à celui qui refuse l’eau, il reste la soif... »
A propos de soif de Dieu, écoutons un instant saint Thomas d’Aquin. Pour le docteur commun de l’Eglise, ainsi que le rapporte Jorge Laporta, « le désir naturel de voir Dieu existe en toute créature intellectuelle, avant tout acte intellectuel et volontaire. Ce désir, la finalité, existe dans l’enfant qui vient d’être conçu. Avant que l’homme ne réfléchisse, avant que l’idée de Dieu ne soit entrée dans son esprit, et même s’il nie l’existence de Dieu, l’homme “désire par natureˮ voir Dieu. Être intelligent, il est fait pour cela. Il n’en sait rien, il le nie, il perd son temps à chercher ailleurs son bonheur ? Néanmoins naturaliter appetit visionem, son être est construit pour voir la Vérité suprême » (La Destinée de la nature humaine selon Thomas d’Aquin, p. 43).
C’est ce qui fait dire à Thibon : « L’homme, quel qu’il soit, est tellement fait pour l’absolu et pour Dieu » qu’il ne peut « aller qu’à Dieu – ou à des substituts de Dieu : des idoles » (Nietzsche, ou le déclin de l’esprit, p. 35-36). Tant et si bien que « l’idolâtrie reste, à sa façon, un acte religieux ; diviniser la créature, c’est encore s’incliner devant le Créateur […] et notre besoin même de remplacer Dieu à tout prix et par n’importe quoi révèle, plus éloquemment encore que les dissertations théologiques, son existence et sa nécessité. La preuve par l’idolâtrie n’est pas le moins fort des arguments en faveur de l’existence de Dieu : il faut qu’une chose soit bien nécessaire pour qu’on éprouve à ce point le besoin de la remplacer ; tant de faux dieux prouvent le vrai Dieu ». Saint Jean-Paul II ne disait pas autre chose dans son message du 14 décembre 2000 : « On ne peut pas ignorer que ce fut la négation de Dieu et de ses commandements qui créa, au siècle passé, la tyrannie des idoles, exprimée à travers la glorification d’une race, d’une classe, de l’Etat, de la nation, du parti, au lieu du Dieu vivant et véritable » (Message au card. Antonio Maria Javierre Ortas à l’occasion du congrès pour le 1200ème anniversaire du couronnement de l’empereur Charlemagne, Voir Présent du 19 décembre 2000). Il n’est que de penser à cet exemple tiré de notre expérience quotidienne : combien il est difficile d’arrêter de fumer sans remplacer la cigarette par toutes sortes de substituts (patch, gommes, sprays, inhalateurs, cigarette électronique et j’en passe). D’où l’adage « on n’annule que ce que l’on remplace ».
Mais s’« il est facile de tuer Dieu dans son esprit […] il est plus difficile de le remplacer » A quoi s’est employé Nietzsche, épuisant « toutes les forces de sa pensée et de son amour, ajoute Thibon, à tirer un Dieu de l’homme ». Au lieu que l’homme soit la projection de Dieu, Nietzsche croit « que Dieu n’est que la projection de l’homme ».
En réalité, à en croire Thibon, le philosophe du surhomme s’acharne sur les faux-dieux que l’homme a créés à son image. Car « le vrai Dieu se situe hors de ses coups ; il n’atteint que les masques et les fantômes que l’homme adore sous des noms divins » (Nietzsche, op. cit. p. 44). D’où, selon Thibon, son flair « prodigieux pour déceler et pour mettre à nu toutes les formes frelatées de la religion et sa tragique cécité en face du fait religieux authentique ». Thibon risque cette conclusion que Nietzsche « est un maître unique et presque infaillible dans l’art de reconnaître et de tirer au jour tout ce qui dans le christianisme, en tant que phénomène psychologique et historique, n’est pas chrétien. Ainsi, celui qui croyait détruire une foi fausse contribue à purifier une foi vraie » (ibid. p. 44-45).
Reste le problème, soulevé dans le texte commenté, de la force que le « surhomme » de Nietzsche met à « se suicider » et à « se supprimer ». A mon avis, il y aurait deux explications à cela. La première tombe sous le sens dans le texte : la mort spirituelle.
Dans un deuxième sens qui me vient à l’esprit, c’est l’inspiration stoïcienne de Nietzsche qui est en cause. Et pour m’expliquer je me réfère à un autre grand philosophe catholique du XXe siècle, Jacques Maritain :
« Tous les peuples et tous les fondateurs de morales, écrit-il, sauf Confucius, ont cherché à réaliser le surhomme. Les légendes héroïques, les demi-dieux des anciens, et leurs sages, ne le montrent-ils pas clairement ? Le mot même de surhomme a été employé pour la première fois, si je ne me trompe, par saint Grégoire le Grand, lorsqu’il dit que “ceux qui ont la sagesse des choses divines sont pour ainsi parler des surhommes (...). Ce qui était réservé à la faiblesse d’esprit des temps modernes, c’est de concevoir le surhomme comme le produit d’une évolution historique qui commence au Bathybius Haeckelii pour passer du singe à l’homme, et de l’homme à un animal supérieur. Au contraire, ce qui répond au vœu le plus profond de notre être moral, c’est un homme qui reste homme et qui dépasse l’humanité […] » (Théonas, pp. 24-26). Comment est-ce possible ? J’y reviendrai plus loin. Et c’est Aristote qui en donne la clé, au témoignage de Maritain.
A ce stade, il faut poursuivre notre réflexion pour essayer de comprendre en quel sens le « surhomme » met tant de force à « se suicider ». Faisons donc un crochet par les stoïciens qui auraient eu une influence sur la pensée de Nietzsche. « Les stoïciens, poursuit Maritain, tout à l’opposé d’Aristote, sont, au point de vue qui nous occupe, des subjectivistes : ils demandent le principe de la vie surhumaine à cela même qui est proprement humain, à la vertu morale. Pour réaliser le surhomme, il leur faut alors user de violence et hypertrophier leur vertu. Mais ils ont beau s’enfler, se tendre, se durcir, ils peuvent se rendre inhumains, ils ne peuvent pas s’élever à une vie qui vraiment dépasse l’homme. Aussi bien doutaient-ils que le véritable sage pût se rencontrer sur la terre. »
« User de violence », « s’enfler », « se tendre », « se durcir », « se rendre inhumains » à force d’hypertrophier leur vertu, n’est-ce pas là une forme de mort infligée à la nature humaine ?
Voyons maintenant, même si ce n’est plus notre sujet, comment Aristote et toute la théologie catholique à sa suite créditent l’homme du pouvoir de « rester homme tout en dépassant l’humanité ».
L’originalité d’Aristote sur ce point est, selon Maritain, d’avoir « compris de quelle manière l’homme peut dépasser l’humanité. II a compris que le principe de la surélévation de l’homme ne peut pas être cherché du côté du sujet humain (comment trouverait-on dans l’homme de quoi dépasser l’humain ?). Ce principe ne peut être cherché que du côté de l’objet, à condition que cet objet soit lui-même surhumain, - dans quelque chose d’autre que l’homme et de plus noble que lui, à quoi l’homme adhère et qui l’attire en haut. Et comment l’homme s’attache-t-il à l’objet ? Par l’intelligence.
L’activité pratique, la prudence, les vertus morales, qui rendent le sujet humain parfaitement proportionné dans son agir aux fins de sa nature, sont quelque chose d’essentiellement humain. Humain, trop humain ! Elles laissent l’homme dans la vie humaine. S’il peut atteindre à une vie surhumaine, ce ne sera d’abord que par les vertus intellectuelles spéculatives, par l’activité de la contemplation, qui le ravit dans l’objet et l’arrache à la vie humaine. Le surhomme selon Aristote, c’est le sage, qui spécule sur [NDLA contemple] les choses éternelles [...] ».
Carlos HAGE CHAHINE