vendredi 9 janvier 2015

Liban : patrie définitive ou éternelle ?


Liban
Patrie définitive ou éternelle ?
L’Orient-Le Jour
Vendredi 16 septembre 2011

Face aux appels répétés et pour le moins inquiétants du patriarche maronite Mgr Béchara Raï à l’amendement de l’accord de Taëf, dans les conditions défavorables que l’on sait, le seul facteur rassurant est venu du discours du mufti de la République le jour de la fête du Fitr : « Le caractère définitif de l’entité libanaise, comme patrie unique pour tous ses fils, n’est pas négociable, a-t-il dit ». Encore que ce n’est pas rien, cette proclamation énoncée dans Taëf, et conforme, semble-t-il, aux vues de l’imam Moussa Sadr, reprise et confirmée ces derniers jours par un ténor du chiisme politique tel que Nabih Berri, encore, dis-je, que ce n’est pas rien, ce n’est pas tout. L’affirmation de la vocation du Liban à être une patrie définitive n’est pas un gage de sa destinée éternelle.

Il importe au plus haut point d’être fixé sur le régime que l’on concocte pour le Liban, et les institutions dont il sera pourvu. Il n’est pas indifférent que la Russie soit soviétique ou orthodoxe, et la France monarchique ou démocratique, chrétienne ou laïciste ou que, dans le Liban qui se profile à l’horizon sous la force des armes - il faut bien se l’avouer - le parti dominant en vienne subrepticement à dénier au pouvoir politique toute légitimité d’origine profane pour ne lui reconnaître d’autre légitimité que sacrale. Quel sera le Liban de demain ? Restera-t-il fidèle à son être historique, conforme au Liban de toujours, ou bien deviendra-t-il une simple zone de refuge pour des minorités s’entredéchirant et en voie de disparition ? Telle est la vraie question qui se pose au moment où l’on parle d’une nouvelle loi électorale qui, si l’on n’y prend garde, décidera certainement de son devenir.

Le secret du Liban

Le système politique libanais conforme à sa spécificité pluraliste est un système « sui generis », c’est-à-dire qui lui est propre. S’il n’est pas un modèle impératif et universel qui vaut pour tous les pays du monde comme on tend à le faire croire, il peut du moins être un modèle d’imitation pour les pays dont le tissu social ressemble au sien, c’est-à-dire là où l’harmonie convient mieux que l’homogénéité. En quoi consiste ce système ? Pourquoi dès le 19e siècle des voyageurs occidentaux ont vu dans le Liban la Suisse de l’Orient ? Tient-on son système pour une fédération ou une confédération d’Etats ?

A la vérité le système cantonal suisse suit des lignes de division territoriales. A la grande différence du Liban où le statut personnel est régi par les lois communautaires, le droit « matériel » en Suisse, et notamment celui qui régit le statut personnel, est commun et applicable dans tous les cantons. En revanche le droit procédural est propre à chaque canton, ce qui n’est pas le cas au Liban où la procédure civile et pénale est commune. S’il faut donc parler d’une fédération à la libanaise, celle-ci tiendrait plus d’une fédération personnelle que territoriale, où la diversité des statuts s’attache à la diversité des groupements humains plutôt qu’à la diversité des territoires. Cela est une réalité et les menaces et autres imprécations proférées contre les tentations du fédéralisme au Liban n’y pourront rien. Elles n’y changeront rien.

Remarquons que si le système libanais tient du fédéralisme la pluralité de « statuts juridiques » à l’intérieur d’un même pays, il tient aussi de l’Empire l’articulation d’un « jus gentium » (un droit commun des nations) au « jus civile » de chaque communauté. Cette distinction aussi vieille que le droit romain classique réservait dans le cadre de l’Empire romain l’application du « jus civile » aux citoyens romains ; les pérégrins, c’est-à-dire les autres peuples étrangers à la cité romaine, qui n’avaient pas encore été assimilés aux Romains de vieille race, n’ayant pas reçu encore la « civitas », se voyaient accorder le bénéfice de leurs lois propres ; la vente, le louage, la société étaient, eux, constitutifs d’un droit commun, le « jus gentium », valable pour tous les hommes à quelque peuple qu’ils appartiennent. A peu de choses près, cette dualité rappelle la situation juridique qui prévaut au Liban où un droit commun comprenant la vente, le mandat, les louages et les sociétés, sans compter le droit pénal, s’appliquant à tous les Libanais toutes communautés confondues, coexiste avec les lois particulières du statut personnel propres à chacune d’entre elles. La principale différence réside dans ce que le Liban, en dépit des guerres fratricides ou étrangères qui ont secoué son existence, a tout d’une nation qui s’est constituée spontanément, « naturellement », au fil des siècles plutôt que d’un empire issu de la conquête.

Le secret de la Suisse

Les historiens s’accordent à attribuer le secret de la longévité de l’empire romain au règne de la justice, qui faisait croire aux sujets chrétiens qu’il durerait jusqu’à la fin des temps. On pourrait ajouter à cette explication un autre facteur qui fait le secret de la réussite suisse et qui tient, selon la formule lapidaire de Vladimir Volkoff, au fait que les Helvètes gèrent ensemble ce qui les rassemble et séparément ce qui les sépare.

Pour un Liban éternel

Le Liban est aujourd’hui dévoré par le prurit du changement : des idéologies perverses s’emploient à le faire changer de nature, ou à asseoir la domination d’une communauté sur toutes les autres. Alors que le secret du bonheur est ailleurs. Comme on l’a dit et répété, les sociétés préexistent aux délibérations des hommes. La société est un fait de nature, où l’art humain n’intervient que pour saisir ce qu’elle a d’informulé et compléter ce qu’elle a de muet car la nature est latente et mystérieuse. Comme tout être de la nature, et la société en est un, le Liban s’efforce de se réaliser, c’est-à-dire tend à « devenir » aussi pleinement que possible « ce qu’il est » par nature. Une fois accomplie, cette réalisation est son bien  et son bonheur. La joie des créatures raisonnables - et la société n’est pas un corps étranger distinct de la personne des citoyens, mais un « tout d’ordre » qui n’existe pas en dehors des sujets - ne consiste pas dans la faculté de s’écarter de l’ordre de sa nature, mais dans la faculté de « vouloir » elle-même cet ordre où elle doit se tenir. Les parenthèses heureuses que le Liban a connues ont toujours coïncidé avec l’acceptation de son essence, autrement dit de « ce qu’il est ».

Violences familiales


Violences familiales
L’Orient-Le Jour
Mardi 5 juillet 2011

Par un communiqué dont L’Orient-Le Jour a publié des extraits dans son édition du 24 juin dernier, Dar el-Fatwa annonce son opposition au projet de loi lié à la protection des femmes contre la violence familiale. On devine à travers les griefs de la haute autorité religieuse sunnite, le contenu de quelques-unes des dispositions du projet de loi. Parmi elles figure « la création de nouveaux crimes », « comme le viol de l’épouse par son mari ». Dans la livraison du 25 juin, Anne-Marie El-Hage se fait l’interprète de la femme libanaise, et exprime dans les colonnes du Journal la « déception féministe » face à cette « dernière humiliation » d’une longue « série noire ».

N’ayant pas eu accès au texte intégral du projet de loi en question, il m’est difficile de porter un jugement sur la pertinence de tous les griefs de Dar el-Fatwa. Mais s’il est vrai qu’entre autres dispositions, notre législateur cherche à incriminer le « viol » de l’épouse par son mari, c’est que véritablement il s’apprêtait à marcher sur la tête. Il faut une méconnaissance radicale de la nature du mariage librement consenti pour imaginer une conception des relations entre époux aussi contraire à la « nature des choses ». Certes le mariage n’est pas l’état idéal. Les païens étaient plus admiratifs de la pureté de vie des grands philosophes que de leur science. D’où leur titre de sages. Et dans le même esprit le Moyen Age a toujours considéré comme supérieur à l’état d’homme marié consacré à une seule femme, l’état de clerc, tout entier au service divin, à la contemplation et à la prière, et celui de philosophe créé pour tous par la nature. Tant qu’il est libre le philosophe n’appartient qu’à lui-même ou au monde entier comme philosophe et le théologien à l’Eglise entière. Tandis que l’homme marié appartient à sa femme d’abord et de plein droit.

Mais, « pour éviter l’impudicité, dit saint Paul, que chacun ait sa femme, et que chaque femme ait son mari » (I Cor, VII, 2). J’ai lu quelque part que le mariage chrétien est la plus belle farce que l’Eglise ait jouée au diable. Mais cela vaut pour toute union librement consentie entre un homme et une femme mariés pour la vie. Il s’ensuit donc que le mariage comporte des servitudes. « La femme, dit saint Paul dans la même épître, n’a pas autorité sur son corps, mais c’est le mari ». N’allez pas croire pour cela que cet asservissement est à sens unique. « Pareillement, ajoute l’Apôtre, le mari n’a pas autorité sur son corps, mais c’est la femme ». Chaque conjoint a pour devoir conjugal de rendre à l’autre ce qu’il lui doit. Jusqu’à la liberté de prier de chacun des conjoints sera subordonnée au bon plaisir de l’autre. « Ne vous refusez pas l’un à l’autre, dit saint Paul, si ce n’est d’un commun accord, afin de vaquer à la prière ». Comme si la continence de chacun dépend du libre consentement de l’autre, « ou plutôt, écrit Etienne Gilson, car il faut bien tout dire, elle dépendra de l’incontinence de l’autre » (Héloïse et Abélard, Vrin, 1978, p. 50). Et comme dit l’autre si cette servitude est un mal, ce mal est incurable.

Comment en est-on arrivé à imaginer que la vie en communauté soit devenu un lieu de conflit perpétuel : des jeunes contre les vieux, des femmes contre les hommes, des employés contre les employeurs ? Serait-ce que nous sommes à ce point conditionnés par la théorie de la « lutte des classes » que tout notre univers culturel en porte la marque et que nous voyons toutes les relations humaines à travers ce prisme ?

Alors qu’elles sont si bien dans leur rôle pour mettre le holà aux violations de la morale et du droit naturels, les Eglises du Liban, si promptes à intervenir en politique, pas toujours à tort au demeurant, observent un silence assourdissant sur ce sujet comme sur tant d’autres, et notamment sur l’étalage d’impudicités qui envahissent les rues de nos villes et de nos campagnes.

Entre le 8 et le 14 mars existe-t-il un juste milieu ?


Entre le 8 et le 14 mars existe-t-il un juste milieu ?
L’Orient-Le Jour
Mercredi 22 juin 2011

La vie politique ne va pas sans compromis et les sacrifices consentis ces derniers mois par les leaders du 14 mars, si douloureux soient-ils, étaient d’autant plus nécessaires qu’à les en croire ils auraient eu pour finalité la sauvegarde de la paix civile, serait-ce aux dépens de la liberté et de la souveraineté. Nous leur faisons crédit d’une telle appréciation. Car en effet l’aspiration à la liberté et à la souveraineté est à juger à l’aune du prix à payer. Il faut se défendre contre l’injustice à condition que les dommages prévisibles résultant de la lutte ne surpassent pas ceux de l’injustice, auquel cas il vaudrait mieux la subir. C’est donc pour avoir jugé que le prix à payer pour la liberté et la souveraineté risquait d’être exorbitant que les leaders du 14 mars ont, à contre cœur, accepté de composer avec l’autre bord. D’où les arrangements de Doha et ceux qui s’en sont suivis, qui vont de l’élection présidentielle à la formation de deux gouvernements consécutifs d’« unité nationale ». Du coup un nouvel espace politique était né aux côtés du 8 et du 14 mars et l’usage s’est aussitôt répandu d’accoler l’étiquette centriste à ses occupants, à savoir le président de la République et les ministres nommés par ses soins.

Tranchons le mot : la lutte menée pacifiquement par les leaders du 14 mars au péril et souvent au prix de leur vie, pour la défense de la suprématie de l’Etat, de ses institutions, de son droit exclusif à la détention et à l’usage des armes, pour la liberté et la souveraineté du pays contre la tutelle et l’hégémonie étrangères mais aussi contre les menées putschistes entreprises par des factions internes armées jusqu’aux dents, cette lutte épouse si parfaitement les constantes libanaises qu’elle est au cœur et au centre de la tradition d’un Liban pluraliste, riche de l’harmonie et de la concorde entre ses diverses composantes. Eh quoi ! Veut-on maintenant nous persuader qu’entre le Liban de toujours, le vrai, l’éternel et un Liban sectaire, extrémiste et violent, il y aurait de la place pour un nouveau centre, un autre milieu ? Que l’on nous permette de raisonner par analogie. Ecoutons, pour cela, la leçon d’Aristote sur la notion de « médiété ». C’est au livre II (chap. 6) de son Ethique à Nicomaque, à propos de la définition de la vertu.

La vertu, dit-il en substance, est un milieu entre deux vices contraires, l’un par excès, l’autre par défaut. Mais attention ! « Ce qu’il faut » entre le trop et le trop peu n’a rien à voir avec la médiocrité. Au contraire, c’est un sommet entre deux versants, comme le courage un milieu entre la témérité et la lâcheté, la générosité entre la prodigalité et l’avarice. Il est plus difficile de tenir la ligne de crête que de glisser sur l’une ou l’autre pente. Mais s’agissant de certaines affections telles que la malveillance, l’impudence ou l’envie ou de certaines actions tels que l’homicide, le vol ou l’adultère, il n’y a pas de place pour la médiété. « Ces affections et ces actions, et les autres de même genre, sont toutes, en effet, objets de blâme parce qu’elles sont perverses en elles-mêmes, et ce n’est pas seulement leur excès ou leur défaut que l’on condamne » (traduction Tricot). C’est une absurdité de parler de juste milieu à ce propos comme si l’on pouvait être « modérément » adultère. Le simple fait de commettre un adultère est une faute. « Mais, de même que la tempérance et le courage n’admettent ni excès ni défaut, parce que la juste moyenne ici constitue en quelque sorte un point culminant, de même les vices que nous avons cités n’admettent ni moyenne, ni excès, ni défaut, parce qu’en s’y livrant on commet toujours une faute. En un mot ni l’excès, ni le défaut ne comportent de moyenne, non plus que la juste moyenne n’admet ni excès ni défaut » (traduction Voilquin).

Quid du président de la République ? Dans la mesure où, en garant de la Constitution, il se pose en défenseur des institutions jaloux de leur bon fonctionnement, il est bien sûr à sa place au Centre. En faire pour autant une exclusivité présidentielle ou à l’usage des hommes du Président ne résiste pas à l’analyse. On l’a bien vu à l’usage, la qualification centriste a connu un développement peu homogène : un jour elle apparaît comme un cercle fermé difficilement extensible, un autre jour comme un fourre-tout ouvert à toutes les ambitions.

La vérité provoquera-t-elle un séisme ?


La vérité provoquera-t-elle un séisme ?
L’Orient-Le Jour
Samedi 12-Dimanche 13 mars 2011

Le droit pénal se propose un double objectif : déterminer les responsabilités et proportionner les peines. Au terme du procès, la chose jugée - mais dans son ensemble - ne constitue pas à proprement parler la vérité, elle est tenue pour la vérité res judicata pro veritate habetur. Les Libanais épris de justice, de souveraineté et de liberté attendent impatiemment l’identification et la détermination des responsables des attentats, mais semblent se résoudre à l’innocuité du châtiment. Ils savent par avance que les peines de prison n’auront pas d’effet vraiment dissuasif sur les auteurs et les commanditaires des attentats et que même les condamnations à perpétuité ne sont plus perpétuelles.

Mais ils savent d’expérience que les attentats politiques commis ces trente dernières années contre leurs dirigeants portaient tous la marque du crime parfait. Impossible d’en élucider aucun. Tout se passe comme si la stratégie du crime parfait était indispensable à la stratégie de conquête du pouvoir. D’où leur ardeur à connaître la vérité comme moyen imparable de démasquer et, du coup, déjouer machinations et entreprises criminelles. La question se pose évidemment de savoir si la vérité, sitôt connue, aura sinon sur ceux qui ont par anticipation endossé l’habit de l’assassin du moins sur leurs amis et alliés, l’effet du séisme qu’on ne cesse de leur prédire. Voici pourquoi il est permis d’en douter.

Une des règles les plus malmenées de ces six dernières années aura été la règle d’or : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse. Le camp du 8 mars et de ses alliés régionaux s’est constamment dérobé à cette règle en faisant un usage immodéré de la règle contraire du deux poids, deux mesures. Ce qui vaut pour lui ne vaut pas pour le camp adverse, ce qui vaut pour le camp adverse ne vaut pas pour lui. La démocratie consensuelle et le tiers de blocage de rigueur quand il est minoritaire, seront balayés d’un revers de main une fois au pouvoir. Ici les soulèvements populaires contre les dictatures sont « le prélude à un événement considérable annoncé par les prophètes » (Ahmadinejad), là les chefs de l’opposition sont accusés de faire « le jeu des Etats-Unis et du sionisme ». De là à soupçonner les partisans du 8 mars de trouver des justifications aux assassinats quand ils ne visent que leurs adversaires, il n’y a qu’un pas que nous nous interdisons de franchir. Beaucoup d’indices cependant les montrent indifférents à la vérité.

Qu’il se soit trouvé quelques esprits malades et décervelés qui proposèrent aux passants des sucreries pour célébrer l’assassinat de Gebran Tuéni, ne peut à l’évidence être imputable à tous les partisans du 8 mars. Passe encore que l’on nous presse de jeter l’éponge et de nous résigner d’un cœur léger à ne pas connaître l’identité des assassins au nom d’une triste fatalité reléguant dans un éternel oubli quantité de crimes historiques jamais élucidés. Mais qu’un seigneur du Nord déclare en 2006 toute honte bue que ses relations avec le chef d’un Etat voisin demeureront excellentes quand même il apparaîtrait que cet Etat est responsable de l’assassinat de Rafic Hariri ne manque pas de cynisme ; mais qu’un autre dirigeant ait fait récemment une stricte équivalence entre la vérité sur les assassinats et la vérité sur la question des « faux témoins » ne laisse guère de doute sur leur peu d’enthousiasme pour connaître la vérité. Alors nous revient en mémoire la réponse de Jésus à Pilate : « Quiconque est de la vérité, écoute ma voix. » Ce qui veut dire que la vérité est loin de s’imposer par la seule force de son évidence. Car, expliquent les exégètes, il ne suffit pas de connaître la vérité pour être sensible à ses sentences, encore faut-il être ami et du parti de la vérité.

Druze d’abord


Druze d’abord
L’Orient-Le Jour
Mercredi 2 février 2011

Y a-t-il une énigme Joumblatt ? On sait qu’au lendemain de la courte bataille de la Montagne du 7 mai 2008 dont il était sorti victorieux, travaillé au corps par Nabih Berri et anticipant les résultats d’une disproportion manifeste des forces en présence, le leader druze, par un geste inattendu, se croit acculé à la reddition. Du moins politiquement. Il entame alors un virage de 180°, voire une révolution de 360°, pour revenir à ses premiers amours idéologiques et au clivage droite/gauche ressorti de sa remise pour la circonstance. Il se livre alors à des surenchères verbales en matière de résistance, de moumâna’a et d’alignement sur la politique arabe de la Syrie. Jusqu’au slogan : « Liban d’abord », devise emblématique de Saad Hariri, le chef du PSP le considérera trop offensant pour la Syrie et comme un désaveu de la cause palestinienne, et par conséquent le bannira de son vocabulaire. Autant de gestes qui seront certes payés de retour. Il lui aura tout de même fallu passer par l’épreuve des excuses publiques, et la contrition préalable, pour que la Syrie économe de ses bonnes grâces et jalouse de son honneur blessé mais néanmoins clémente et magnanime, se laisse enfin infléchir et fasse prévaloir ses calculs politiques sur ses rancœurs passées. Walid bey a-t-il prudentiellement jugé que la poursuite de sa politique serait ruineuse pour sa communauté, il doit certainement avoir ses raisons que la raison ignore.

Certains analystes politiques libanais se sont empressés de voir dans toutes ces reculades de M. Joumblatt, la poursuite par touches successives d’un retournement que les craintes de réticences et d’« une vague d’isolationnisme » druzes eussent empêché d’opérer d’un seul bond. A la vérité, ce ne sont là que des supputations que rien ne permet d’étayer. D’abord la discipline légendaire des Druzes, et l’alignement total sur les positions de Joumblatt du cheikh Aqel de la Communauté druze Monsieur Naïm Hassan vient d’en donner la preuve, sait taire ses états d’âme les plus légitimes quand elle estime que les intérêts supérieurs de la communauté sont en jeu. Et puis surtout Walid Joumblatt continue de défendre avec la même ardeur Taëf, l’accord d’armistice de 1949 et la réconciliation de la Montagne. Il y a, dans son attitude, et jusqu’à nouvel ordre, étant donné la versatilité de sa nature, une ambivalence que les vrais familiers des mœurs orientales mettent sur le compte d’une pratique ancestrale, autorisée par certaines communautés minoritaires et dissidentes de l’Islam lorsqu’il y a risque pour la vie : la « dissimulation ». De quoi s’agit-il ?

Oublions l’hypocrisie orientale que Gustave Thibon appelle plaisamment la pudeur orientale toute en « discrétion, finesse, tact, instinct du jeu, prudence et souplesse... » par opposition à la notion occidentale de « sincérité », véritable « culte du oui et du non et de la précision absolue [qui] s’adapte à la réalité psychologique comme des pattes d’ours sur un métier à broder » (Le Pain de chaque jour, p. 142). Tout bien considérée, l’attitude de Joumblatt obéit au principe du grand écart. Renouant avec la bonne vieille habitude du double jeu, il donnera l’impression d’avoir un pied dans chaque camp, de passer d’un camp à l’autre sans changer de bord. Il continuera de réclamer toute la vérité sur l’assassinat de Rafic Hariri sauf à fermer les yeux sur le châtiment des coupables ; il tournera le dos à la majorité, avec armes et bagages, sauf à saborder la « Rencontre démocratique » dispensée de se plier à la discipline du parti ; à ses nouveaux amis il fera croire qu’il ne les a jamais quittés, à ses anciens amis qu’il leur abandonne une partie de son cœur : « Joumblatt choisira à son corps défendant l’autre option mais il est resté de cœur avec nous », soutenait la semaine dernière avec une bonne foi touchante le secrétaire général du Courant du Futur Antoine Andraos, etc., etc. C’est cela la dissimulation, cette gymnastique cérébrale, à mi-chemin entre l’hypocrisie et la restriction mentale. Contre la vie sauve, le dissimulateur est prêt à toutes les contorsions. Non content de ne pas laisser voir ce qu’il est, il veut encore paraître, nous dit Gustave Thibon, ce qu’il n’est pas. Mais quand la dissimulation n’est plus un rôle, quand elle vous tient lieu de seconde nature, il est impossible de discerner l’apparent du réel, le vrai du factice. Le masque n’est plus sur le visage, il entre dans le visage. Le dissimulateur ne joue plus la comédie, il devient comédie. On ne devine plus ce qu’il y a sous le masque, car il n’y a plus de dessous au masque (L’Echelle de Jacob, p. 100).

Bien malin, dans ces conditions, qui pourrait sonder le cœur et nous révéler le fond de la pensée d’un Walid Joumblatt. Comment savoir si sa position actuelle s’apparente à un revirement, et d’ailleurs par rapport à quoi ? Le problème avec le dissimulateur, c’est qu’il n’est pas aisé de savoir ce qu’il est pour en inférer ce qu’il n’est pas, et inversement. Il est fort capable d’alterner volte-face, révolution complète ou dissimulation selon ses intérêts. Joumblatt agit visiblement sous la seule motion de la devise « Druze d’abord ». Que les droits et les intérêts de sa propre communauté passent avant ceux des autres, qui peut le lui reprocher ? Le bon sens le commande. Charité bien ordonnée, dit-on, commence par soi-même. Ce que le dicton populaire arabe traduit à peu près par ces termes : je tiens trop à mon poignet pour lui préférer mon bracelet.

Pour autant, celui qui feint de redécouvrir le purisme progressiste et révolutionnaire et qui, sur tous les tons, décline les louanges du laïcisme et de l’anticonfessionnalisme, est malvenu de fustiger le slogan « Liban d’abord » pour s’arc-bouter sur la préférence druze. C’est d’abord une question de cohérence. Mais surtout l’amour de soi n’est pas exclusif de l’amour des autres. De la plus petite communauté où il se déploie : la famille, jusqu’à la communauté universelle où il s’achève, l’individu est inséré dans un réseau de communautés médiatrices : le village, le bourg, la commune, la ville, la région, la province, la communauté religieuse (en ses incarnations temporelles), la patrie, etc. Si la communauté druze est un ensemble multiséculaire, constitué et stable, la maison Liban, elle, encore que trop jeune et pas assez vigoureuse, est un tout harmonieux supérieur, selon la hiérarchie des communautés, recelant plus de perfection, et donc plus d’être que ses parties. Une partie se révolte contre le tout et voilà la mosaïque qui craquelle aux jointures.

Les vrais ressorts de la politique pénale (III)


En marge du Congrès mondial contre la peine de mort à Genève
Les vrais ressorts de la politique pénale (III)
L’Orient-Le Jour
Samedi 13-Dimanche 14  mars 2010 N°12811

La compensation due à la victime d'un crime, est donc requise par la justice commutative, dite encore corrective, mise en branle pour le rétablissement d'un équilibre brisé, d'un ordre naturel rompu et qui crie vengeance. Le talion de l'ancienne loi, s’il est périmé en tant que tarif, ne l’est pas en tant que principe d'une peine dont la mesure varie en fonction des mœurs et des circonstances de temps et de lieux. La vengeance a aujourd’hui mauvaise presse et une connotation péjorative ; elle est dénoncée comme archaïque et barbare par les « ligues de vertus ». Et pourtant la Bible est remplie d’allusions à la vengeance divine. Connaît-on d’autres moyens pour une société de se défendre contre les criminels qui mettent en danger l’ordre social ? La reconnaissance, sous certaines conditions, d’un droit de représailles aux Etats, n’est-il pas la transposition en droit international public du concept de vengeance ? Qu’est-ce qui est répréhensible dans la vengeance sinon le fait qu’elle soit prétexte à une justice privée haineuse et disproportionnée ? Or dans une société organisée, l’exercice de la vengeance n’est pas l’affaire de la victime ni de sa famille mais du ressort de la Justice avec le concours des pouvoirs publics qui veillent à l’application de la peine sans haine ni excès.

Condamné en 1978 pour le viol et le meurtre d'une fillette de 12 ans à Lake City, Ted Bundy, après avoir tout nié en bloc, avait non seulement tout avoué mais, bousculant les plaidoiries de ses avocats qui tentaient d'ultimes recours, multiplié les aveux sur le meurtre de plus de 20 femmes et, la veille de son exécution en janvier 1989, « parfaitement en paix avec lui-même » aux dires de sa mère, avait reconnu à la société le droit de se protéger.

L'assassin de Carole Nicard des Rieux, le docteur Xavier Rouve, était presque étonné de la correction de la Police à son égard durant sa garde à vue. « Les flics, confie-t-il à son avocat, ont été très corrects, ils ne m'ont pas bousculé. S'ils m'avaient frappé, je l'aurais mérité » (Le Figaro du 19 août 1996, p. 28 B).

Comparaissant pour actes de torture et de barbarie ayant entraîné la mort sans intention de la donner, du fils de sa compagne, Marc, un enfant de 5 ans, David da Costa, âgé de 38 ans, a déclaré devant la cour d’assises du Nord à Douai qui l’interrogeait sur son enfance : « J’en ai rien à foutre de mon enfance. J’ai tué un enfant, je mérite la peine de mort. C’est tout ! » (Le Point.fr 03/11/2008).

Sur la psychologie des criminels, Simone Weil [avec W, à ne pas confondre avec Simone Veil, ancienne Garde des Sceaux], eut des réflexions d’une profondeur prophétique autrement instructive que les rapports alambiqués des psychiatres près les tribunaux, un peu trop enclins à diluer dans un déterminisme quasi mécanique le libre arbitre et la responsabilité pénale du délinquant. A priver les criminels de châtiment, on les prive, disait-elle, d’un « besoin vital de l’âme humaine [...].  Le châtiment le plus indispensable à l'âme est celui du crime. Par le crime un homme se met lui-même hors du réseau d'obligations éternelles qui lie chaque être humain à tous les autres. Il ne peut y être réintégré que par le châtiment, pleinement s'il y a consentement de sa part, sinon imparfaitement. De même que la seule manière de témoigner du respect à celui qui souffre de la faim est de lui donner à manger, de même le seul moyen de témoigner du respect à celui qui s'est mis hors la loi est de le réintégrer dans la loi en le soumettant au châtiment qu'elle prescrit. [...] Il n'y a châtiment que si la souffrance s'accompagne à quelque moment, fût-ce après coup, dans le souvenir, d'un sentiment de justice. Comme le musicien éveille le sentiment du beau par les sons, de même le système pénal doit savoir éveiller le sentiment de la justice chez le criminel par la douleur, ou même, le cas échéant, par la mort. Comme on dit de l'apprenti qui s'est blessé que le métier lui entre dans le corps, de même le châtiment est une méthode pour faire entrer la justice dans l'âme du criminel par la souffrance de la chair » (L'enracinement... Paris, Gallimard, 1990, pp. 32-34).

Témoignant d’une incomparable élévation d’âme, Abélard supplie Héloïse avec des accents de sincérité émouvante de réciter pour eux, la prière suivante : « Pardonnez, Ô Dieu très clément, que dis-je ? vous, la clémence même, pardonnez même des crimes aussi grands que les nôtres, et que l’immensité de votre miséricorde ineffable se mesure avec la multitude de nos fautes. Je vous en conjure, punissez à présent les coupables pour les épargner dans l’avenir. Punissez-les dans le temps pour ne pas les punir dans l’éternité [...] Châtiez la chair pour sauver les âmes [...] » (cf. Etienne Gilson, Héloïse et Abélard, pp. 106-107).

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Si le langage des droits de l'homme avait été adéquat, il eut fallu revendiquer pour les délinquants le droit au châtiment. Les châtiments corporels ne sont pas encore d’actualité. Aucune société n’accepte une répression pénale qui ne corresponde à ses principes moraux. Notre époque est celle qui a oublié la victime. Obnubilée par le délinquant, elle est surtout attentive à lui prodiguer ses soins et à le remettre sitôt que possible en liberté, afin de favoriser sa réinsertion dans la vie normale, sauf à le livrer à la surveillance d’« éducateurs », de pédagogues et à le traiter médicalement. Et tant qu’à faire, mieux vaut prévenir que soigner. On est trop préoccupé de substituer au droit pénal une « politique criminelle » tablant sur l’information, les spectacles, les loisirs, la Télévision, l’Education. Quant à la répression, il est vain d’en espérer à vue humaine la réhabilitation. Moyen archaïque ! Un tiers des Etats membres du Conseil de l’Europe qui en compte 47, ont déjà interdit jusqu’à la fessée, la tape ou la gifle, mettant du même coup au rancart l’usage du vieux mot « correction » devenu caduc. On feint d’ignorer qu’à vouloir faire l’ange, on fait la bête. Mais cela est une autre histoire.

Les vrais ressorts de la politique pénale (II)


En marge du Congrès mondial contre la peine de mort à Genève
Les vrais ressorts de la politique pénale (II)
L’Orient-Le Jour
Mercredi 10 mars 2010 N°12808

II- La conception classique du châtiment


D’une philosophie de la justice dépendait également la notion classique de peine. Pour bien situer ce concept dans la doctrine classique du juste, l’id quod justum est, il faut commencer par définir ce que les Anciens entendaient par le mot jus que l’on a rendu en français par le mot droit. Nous retiendrons plus particulièrement la conception aristotélicienne en raison de l’influence considérable qu’elle a exercé sur le droit romain classique et sur le monde chrétien. Nous ne comprendrons pas le premier mot à la philosophie moderne si nous ignorons qu’elle est d’abord un total retournement de la philosophie aristotélicienne, une véritable mutation de l’intelligence humaine. Kant était conscient d’avoir opéré en philosophie une révolution copernicienne. Inaugurée par l’ontologie dualiste de Descartes, divisant le monde en deux catégories de « substances » : la matière inerte (ou le monde des corps) et le monde de l’esprit, elle est intronisée par la Raison kantienne qui exalte le pouvoir de l’esprit humain (siège de l’idéal). Mais les racines de cette via moderna se trouvent dans le nominalisme de Guillaume d’Occam (théologien franciscain du XIVe siècle) pour qui ne sont données dans la nature qu’une poussière d’atomes et de faits individuels. Les relations entre ces faits, dont sont formées les lois scientifiques, sont le produit et l’invention de l’esprit humain.

Au lieu de quoi, partant d’une observation intégrale de la nature, la philosophie classique, la via antiqua, postulait que l’univers était naturellement ordonné, œuvre d’une intelligence supérieure, et que l’ordre naturel ne comporte pas que des êtres singuliers (atomes ou individus), mais que ces « substances premières » étaient naturellement ordonnées en genres et en espèces (l’animal, l’homme et l’ensemble des universaux) ayant aussi leur réalité, qu’Aristote nomme les « substances secondes » ; et surtout que l’ensemble de ces êtres étaient liés entre eux par des relations tout aussi naturelles. Aux dires de Francis Jacques, les Grecs auraient pu reconnaître un primat de la relation. Il est tout à fait gratuit, observe Villey, de supposer l’homme naturellement anarchique. Les sociétés et les rapports d’affaire et de voisinage sont spontanément venus à l’être sans avoir eu besoin d’être élaborés par des « théoriciens en chambre ». Le législateur ou le juriste vont abstraire une « norme » à partir de l’observation et de l’analyse des meilleurs modèles existants de Constitutions et de groupes sociaux, des meilleurs modèles existants de rapports d’affaires ou de voisinage, et, parmi toutes les sentences existantes, des meilleures solutions jurisprudentielles qui vont servir d’autant de précédents.

Le droit apparaît ainsi non pas comme une substance mais comme un être relationnel, une valeur d’ensemble, un rapport, dit Aristote, impliquant au moins quatre termes : les personnes qui sont deux, et les choses, également au nombre de deux (Ethique à Nicomaque, V, 6). En un sens majeur, le jus se définit comme la juste proportion de biens et de charges répartis entre personnes d’un groupe. Il se subdivise en deux sorte d’opérations :

a) Une première espèce a lieu dans les distributions, d’où les scolastiques ont tiré la « justice distributive », et qui consiste en une proportion entre la quantité de choses ou de fonctions partagées et les qualités diverses des attributaires.

b) Une seconde espèce de droit s’exerce dans les échanges, dits en grec sunallagmata, et en latin commutationes, qui sont des transmutations de valeurs de patrimoine à patrimoine. Les échanges englobent aussi bien les échanges involontaires « akousia » : un délit et sa rétribution, que les échanges contractuels dits volontaires « ekousia » (Ethique à Nicomaque, V, 5). Dans cette catégorie d’opérations, est requise non plus une proportion mais une rigoureuse équivalence des prestations : à la chose vendue qui sort du patrimoine du vendeur doit correspondre un payement d’égale valeur pour que l’équilibre soit rétabli. Les qualités des personnes sont sans influence sur le prix. Il s’agit ici, dit Aristote, d’un rapport d’égalité simple, « arithmétique ». De même faudrait-il, en cas de délit, que la peine ou la réparation pécuniaire égalât le dommage subi. Dans le système des délits privés, la peine est la satisfaction due à la victime d’un vol, d’une injure, d’un dommage injuste.

C’est le moment où intervient le droit positif. Car d’après l’analyse des philosophes grecs, on ne commence à parler de droit que lorsque les parties sont en désaccord. Mais comme ce juste rapport entre personnes et biens est latent, caché dans la nature des choses, il faut le secours de l’art juridique pour le mettre au jour. Le mot jus désigne alors en un sens dérivé le métier du jurisconsulte : l’art juridique, qui consiste à donner à chacun son dû, et qui rejoint la vieille définition de la justice selon Ulpien : « Justitia est constans et perpetua voluntas jus suum unicuique tribuens », la justice est la ferme et constante disposition de la volonté à rendre à chacun ce qui lui est dû. Comme partout où l’art s’ajoute à la nature, le droit positif vient ainsi compléter le droit naturel par des conclusions ou des déterminations, selon qu’il s’agit de formuler ce qu’il a de vague (par la sentence du juge clôturant un procès) ou suppléer à son silence (par une loi fixant à 18 ans l’âge de vote). Telle est en somme la conception aristotélicienne du droit et de la vraie relation de complémentarité entre droit naturel et droit positif. L’Europe en a longtemps porté la marque.

Les vrais ressorts de la politique pénale (I)


En marge du Congrès mondial contre la peine de mort à Genève
Les vrais ressorts de la politique pénale (I)
L’Orient-Le Jour
Mardi 9 mars 2010 N°12807

Du 24 au 26 février s’est tenu à Genève le 4e Congrès mondial contre la peine de mort. Ont participé à ces rencontres des juristes, des magistrats, des politiques, des universitaires, aux côtés des hauts représentants des Etats tels que le chef du Gouvernement espagnol José Luis Zapatero et notre ministre de la Justice Monsieur Ibrahim Najjar. L’engagement de ce juriste de renom, en faveur de l’abolition de la peine de mort au Liban apporte à cette cause un renfort considérable. Il l’a déjà mise en chantier dans le projet de réforme de la justice, qu’il a lancé sous le Gouvernement Siniora II et placé sous le signe de « l’efficacité » et de « l’humanisme », prévoyant entre autres l’abolition de la peine de mort et une politique de réduction des peines (voir L’Orient-Le Jour du 8 septembre 2009). Nous n’avons aucune raison de douter des élans de générosité, de mansuétude, ainsi que des soucis de réinsertion des délinquants dans la société, qui animent les abolitionnistes. Mais nous n’aurons garde de les juger sur la sincérité des sentiments, hors de propos dans l’administration de la justice. Sciemment ou sans le savoir, la politique pénale procède d’une philosophie. Mieux vaut le savoir et la mettre en lumière afin, s’il y a lieu, de la mettre en question. « L’homme, dit Meyerson, fait de la métaphysique comme il respire, sans le vouloir et surtout sans s’en douter la plupart du temps ». Et De Corte : « Ne pas avoir de philosophie, c’est encore en avoir une. »

La cause des abolitionnistes n’échappe pas à cette règle. Il est de fait que nous ne nous rendons pas suffisamment compte des conséquences des principes généraux sur les actions et la conduite concrètes. Il suffit que la doctrine générale soit un peu éloignée de la conclusion dernière pour que nous perdions de vue le lien de causalité entre elles. Prenons un exemple. Pour peu que nous professions le dogme rousseauiste que l’homme est bon par nature, que c'est la société qui le corrompt - retournement de la doctrine chrétienne -, ou que nous adhérions à une idéologie de gauche, et nous voilà aussitôt pris de compassion envers les criminels de droit commun, incapables de les juger sévèrement pour des crimes qui n’intéressent pas l’histoire. Gabriel Marcel décrit ce phénomène à sa manière. « Les criminels, dit-il, (voyez certains romans et films) apparaissent comme éminemment sympathiques, et les bourgeois rétrogrades qui pratiquent les écœurantes vertus de leur classe rétrograde sont moins reluisants que tel voleur pédéraste » (Les Hommes contre l’humain, p. 11). En revanche, continue-t-il, le péché majeur inexpiable, c’est le crime politique qui va contre le sens de l’histoire, supposé connu et que nul n’est censé ignorer. Comme pour lui donner raison, la condamnation à la peine capitale que vient de prononcer le Tribunal militaire présidé par le Général Nizar Khalil contre Mahmoud Rafeh et Hussein Khattab, pour intelligence avec l’ennemi et leur implication dans l’assassinat des frères Majzoub (voir An-Nahar du 19 février 2009), est loin d’avoir suscité dans les rangs des abolitionnistes habituellement prompts à monter au créneau, l’émoi auquel on se fût attendu s’il s’était agi de criminels de droit commun.

I- La philosophie moderne de la politique pénale : l’utilitarisme juridique


Forte de ses prodigieuses découvertes dans le domaine des sciences de la nature (astronomie, mécanique, physique, chimie, biologie) et à l’essor des techniques qui s’ensuivit, la méthode scientifique va étendre son empire à un domaine nouveau : l’homme et la société. Cultivant un mépris pour les méthodes démodées de la métaphysique et de la morale qui ne fournissent que des connaissances vagues et mal assurées, elle se contentera désormais des seules vérités scientifiques adossées à la voie de savoir la plus sûre, à savoir l’expérience et l’observation des « faits ». C’est de ce mouvement que naîtront vers la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe, la psychologie, l’économie classique, l’histoire moderne, la sociologie et « l’utilitarisme juridique » dont les méthodes seront calquées sur celles des sciences exactes. Elles seront fondées sur les « faits » objectivement observables, supposés asservis au déterminisme et obéissant à la loi de causalité efficiente autrement dit à un mécanisme qui les relie entre eux par un système de relations d’antécédent à conséquent. Dans l’analyse des mobiles des actes humains, la psychologie réduira le rôle de la raison, élément métaphysique, pour se concentrer sur l’instinct de jouissance, fait « objectif » et « scientifique ». L’économie classique dérivera de cette approche de la psychologie. On entend reconstruire tout l’homme et ses institutions sociales à partir de cet instinct.

Jeremy Bentham (1748-1832) répute comme loi scientifique que toute action de l'homme serait mue par la poursuite du plaisir, et la fuite des peines. Pour ce prophète de la philosophie du droit utilitariste, c’est un fait observable que l’ordre social a pour cause les appétits individuels. Partant de là, le droit n’aura d’autre utilité que d’être une technique, un outil au service de la « maximation des plaisirs ». Prétendre pour le législateur à des lois « justes » n’est plus qu’une fiction théologique et un vestige de l’arbitraire métaphysique. La science qui constate que tout homme recherche son plaisir saura à partir de l’analyse des causes de ces plaisirs calculer les moyens de les maximer, et de diminuer la quantité de peines en nombre ou en intensité. Une législation pénale « scientifiquement calculée,  préservera les plaisirs des propriétaires sans accroître, plus que le calcul ne l’aura montré nécessaire, les peines des voleurs »  (Philosophie du droit. Paris, t. II, pp. 101-102). C’est à partir de l’utilitarisme, observe Michel Villey, qu’on comprend l’annexion de l’art juridique dans l’économie ainsi que cette « union orageuse » qui fait enseigner, dans nos facultés, l’économie avec le droit.

Les effets de cette doctrine vont immanquablement se faire sentir en matière pénale à la fois sur le délit et sur la peine, respectivement matière et instrument de la loi pénale. Le droit européen, remarque le philosophe français du droit, aura été largement inspiré par Bentham et autres sectateurs de l'utilitarisme. C’est sous leur influence notamment, que la liste des délits sera refondue. Le délit étant un comportement nocif, générateur de peine, il faudrait supprimer du « catalogue tout d'abord les offenses à Dieu (sacrilège - blasphème - hérésie) ou à la prétendue morale : les délits sexuels - la pédérastie (elle ne fait de peine à personne), le suicide, l'avortement [...] Par contre, restent le vol, l'homicide, les divers dommages » (op. cit., t. I, p. 155).

Quant à la peine, elle a pour fonction de « détourner ceux qui auraient l'idée de commettre des actes dommageables de l'intérêt escompté de l'opération, tout simplement par la menace d'une peine supérieure au plaisir qu'ils y auraient trouvé » (ibid.) ; et, si la menace se révèle insuffisante, il suffira, pour les mettre hors d'état de nuire, d'une mesure, si l'on ose dire, de prophylaxie: la prison où ils seront à l'abri.

« Aucune raison d'y ajouter un surcroît de supplices inutiles, des roues, des chevalets, des carcans. Le but est d'obtenir au total le chiffre optimum : accroissement du plaisir des uns, payé par la moindre quantité de souffrance pour les délinquants, ce qui devrait par l'effet de la nouvelle science être l'objet d'un calcul précis [...] » (ibid.).

C'est ainsi qu'ont disparu les châtiments corporels jugés dégradants et contraires à la dignité de l'homme, et remplacés par des « peines » - mot devenu inadéquat - de substitution qui se résument à une incarcération plus ou moins longue. Mais force est de constater que le résultat est des plus navrants. Le nombre de crimes et de délits n'a jamais été aussi important et les « peines » aussi peu dissuasives pour les récidivistes et autres réitérants ! (pour les mineurs). La dignité de l'homme quant à elle - et au premier chef celle des détenus - n'en sort pas grandie. Le climat malsain qui règne dans l'univers carcéral, où les prisonniers macèrent dans leurs vices au lieu de purger leurs crimes ne favorise pas particulièrement leur réinsertion. Bien au contraire, il y a tout lieu de craindre que ces individus qui ont mal tourné avant la prison ne s'en sortent pas après. On peut risquer l'hypothèse que s'ils avaient reçu le juste châtiment qu'ils méritaient et qui leur aurait permis, sinon de soulager leur conscience, du moins, de payer leurs dettes, ils auraient eu plus de chance de s'amender.

Protectionnisme et mondialisation



Protectionnisme et mondialisation
L’Orient-Le Jour
Samedi 20-Dimanche 21 février 2010 N°12794

Un colloque organisé par l’Université libanaise en collaboration avec l’Agence universitaire de la francophonie (AUF) s’est tenu il y a quelques jours en présence des ministres libanais du Tourisme et de l’Agriculture, pour discuter des perspectives d’adhésion du Liban à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Malgré les timides réserves émises à juste titre par notre ministre de l’Agriculture, il a été surtout question des avantages d’une libéralisation à tous crins de notre économie pour la mettre en conformité avec les exigences de l’OMC. Qu’il nous soit permis de faire entendre à cette occasion une voix quelque peu discordante.

Je ne crois pas avoir mal assimilé mon cours d’Economie internationale même si, les ans aidant, je n’en garde que la substance : l’inanité du protectionnisme. Aucun argument d’ordre économique, nous enseignait-on, ne saurait justifier les barrières douanières ; les seules justifications au protectionnisme sont étrangères à l’économie, à la logique économique. Pour le démontrer, la théorie des « avantages comparés » est imparable. On peut l’illustrer par l’exemple du médecin et de l’infirmier. Si un médecin est plus compétent qu’une infirmière pour faire une piqûre à un patient, il y a un plus grand bénéfice pour tous à confiner chacun dans le domaine où il est plus compétitif, autrement dit en assignant au médecin les actes médicaux et chirurgicaux et aux infirmiers les soins infirmiers. Transposée dans le domaine économique, cette théorie comporte une double conséquence : la libéralisation des échanges d’une part, et la spécialisation dans la production d’autre part. Tel est le credo et la raison d’être de la mondialisation.

Aussi les politiques doivent-ils s’employer à supprimer tarifs douaniers, quotas et autres subventions étatiques qui ne peuvent s’expliquer que par des considérations politiques liées à la défense, à la souveraineté, etc. C’est effectivement pour des raisons stratégiques que telle monarchie pétrolière arabe s’acharne à produire du blé en pure perte pour assurer son autosuffisance dans l’éventualité d’une guerre. Mais qui ne voit, dès lors, que le mondialisme s’accorde subrepticement ce qu’il aspire à démontrer ? Car sa logique suppose d’une part que les hommes politiques sont les intendants des désirs des consommateurs, qu’ils sont préposés à la seule satisfaction de leurs besoins économiques ; et d’autre part, que le bien commun auquel est ordonné la société n’a d’autre critère que l’économie. Par une inversion des choses, l’économique se subordonne le politique tandis que pour Aristote, la science suprême et architectonique par excellence, c’est la Politique dans la dépendance de laquelle se trouvent les sciences les plus honorées, telles que la science militaire, l’économique et la rhétorique (Ethique à Nicomaque, I).

A l’intention de nos politiques assaillis par les promesses de la mondialisation, nous osons rappeler que le souci du bien commun doit savoir prendre en considération tous les intérêts en présence. Le dépeuplement de nos campagnes et le casse-tête que constitue l’émigration de nos jeunes qu’on n’arrive plus à retenir, concernent tout autant le bien commun que l’intérêt du consommateur à avoir le meilleur produit au meilleur prix, si éminent soit-il. Je dirais même que l’enracinement dans leurs terres, de nos paysans et des populations de nos campagnes, est un objectif hautement stratégique pour la défense du territoire et l’équilibre démographique.

Saint-Exupéry rapporte ce dialogue entre un homme attaché à sa terre et un déraciné : « Tu pars ? – Oui. – Pour où ? – Pour Melbourne. – Comme tu seras loin ! – Loin d’où ? » Commentaire de Gustave Thibon : « En effet, il n’y a pas de distance pour le déraciné. Il n’est loin de rien. Mais par contrecoup, il n’est lié à rien : le mot de prochain n’a plus de sens pour lui [...] C’est très beau d’être citoyen du monde, mais il faut commencer par ne pas être apatride. »

Un révolutionnaire, le Christ ?


Un révolutionnaire, le Christ ?
L’Orient-Le Jour
Mardi 12 janvier 2010 N°12761

Les derniers propos du général Aoun sur une prétendue similitude entre la passion du Christ, vrai Dieu et vrai homme, et la passion de Hussein d’une part, entre Achoura et la Semaine sainte de l’autre, n’engagent évidemment que leur auteur. Ils n’en demeurent pas moins choquants pour les chrétiens de base qui, comme moi, sont attachés à l’intégrité de leur foi mais savent que leurs amis musulmans ne leur en tiendront pas rigueur. Nous nous connaissons suffisamment bien et depuis assez longtemps pour ne pas être obligés de nous composer des similitudes de complaisance. Sur la pertinence de la thèse aouniste que « les deux prédictions sont similaires, même si chrétiens et chiites ont évolué chacun dans des environnements différents », je laisserai à des personnes plus savantes le soin de faire les réponses adéquates. J’y aperçois tout de même l’indice d’un « relativisme religieux », incompatible avec la doctrine chrétienne comme d’ailleurs avec la plupart des doctrines religieuses. Je me bornerai simplement à relever deux erreurs que le plus humble chrétien bien instruit de son catéchisme ne peut ignorer. La première consiste à identifier le christianisme à je ne sais quelle religion du progrès, la seconde tient dans un pseudo messianisme que l’Eglise rejette sous le nom de millénarisme (Catéchisme de l’Eglise catholique, Mame/Plon, 1992, § 676).

Le christianisme : religion du progrès ?

« Les révolutions, dit le général Aoun (cf. L’Orient-Le Jour du 29 décembre 2009), constituent des trajectoires irréversibles pour l’humanité [...] Le niveau le plus élevé du martyre qui fait passer l’humanité d’un état à un autre existe dans la raison et les sentiments des chrétiens et des chiites [...] » Comme toutes les déclarations ambiguës qui se prêtent à plusieurs interprétations, celle-ci incline à croire que le message chrétien est de nature essentiellement révolutionnaire visant à faire évoluer le monde. La raison d’être de l’Incarnation du Verbe cesserait d’être la réparation des péchés, le salut des âmes et l’accès à la vie surnaturelle pour devenir l’évolution du monde, « l’organisation terrestre destinée à se poursuivre sur des millions d’années ».

C’est là l’hérésie moderne d’une prétendue « montée des humains vers une super humanité », d’une « transfiguration de l’Eglise militante en Eglise qui ne compterait plus de pécheurs » ou qui cesserait d’être en butte aux attaques du monde ; c’est l’hérésie en vertu de laquelle « la construction de l’humanité par la recherche, la science et l’organisation, finirait bientôt par s’identifier avec l’Eglise de Dieu » (R.-Th. Calmel).

Il faut avoir une idée très basse et prosaïque de Dieu, ajoute le P. Calmel dans sa Théologie de l’histoire, pour croire que ce Dieu qui nous a créés et élevés à l’ordre surnaturel, qui nous a tout donné et s’est donné lui-même dans son Fils, né de la Vierge, mort sur la Croix le Vendredi Saint pour le rachat de nos fautes, qui est ressuscité le troisième jour, nous a envoyé le Saint-Esprit, a institué l’Eglise, n’aurait eu d’autre idée dans son gouvernement providentiel, que de permettre la mise au point des techniques et des machines, la fraternisation idyllique des peuples, l’avènement d’une humanité transfigurée, la mise en place d’organisations sociales.

Certes il existe une Providence, qui est le gouvernement de Dieu sur le monde. Certes il est dans la nature du christianisme de secréter une chrétienté, c’est-à-dire une civilisation née de l’imprégnation du temporel par le spirituel ; certes le Seigneur Dieu, « par la propagation et la durée de notre espèce, veut permettre aux hommes de déployer leurs richesses naturelles, établir une civilisation moins désaccordée de leur dignité, améliorer dans une certaine mesure leur établissement passager ici-bas » ; certes l’occupation aux choses de la terre, si elle est le fait d’une âme surélevée par les vertus théologales, unie à Dieu, concourra pour sûr au Royaume de Dieu. Mais de soi, l’objet de cette occupation demeure terrestre ; il ressortit à l’ordre naturel et non point surnaturel. Tandis que « le christianisme n’est pas la religion du progrès, mais du salut » (Péguy).

Millénarisme

« Le retour des deux [le Christ et le Mahdi], ajoute Aoun, vise à rétablir la justice et à sanctionner les mauvais ».

L’Eglise considère comme une « imposture antichristique » la prétention d’ « accomplir dans l’histoire l’espérance messianique qui ne peut s’achever qu’au-delà d’elle [l’histoire] à travers le jugement eschatologique » (CEC, § 676-677). L’Eglise condamne sous le nom de millénarisme ce pseudo messianisme qu’elle tient pour une « falsification du Royaume à venir ». Le millénium enchanteur n’arrivera jamais dans le temps. L’exclusion définitive et complète des impies et des pervers est différée jusqu’après le dernier jour.

L’Apocalypse, fait observer le P. Calmel, coupe court à ce rêve enfantin mais lâche, qui fait espérer pour la vie du chrétien une fidélité au Christ sans tribulation et pour l’avenir de l’Eglise une ferveur de sainteté qui n’aurait plus à subir les persécutions du monde. « Le Royaume, dit le Catéchisme de l’Eglise catholique, ne s’accomplira donc pas par un triomphe historique de l’Eglise selon un progrès ascendant ». L’Eglise ne triomphera que par la Croix. Elle « n’entrera dans la gloire du Royaume qu’à travers cette ultime pâque où elle suivra son Seigneur dans sa mort et sa Résurrection » (CEC, § 677).

Principe de ces erreurs

L’enseignement le plus formel de l’Eglise indique une discontinuité entre l’Eglise et le monde. « Le temps est court ; ainsi que ceux qui sont mariés soient comme ne l’étant pas ; ceux qui pleurent comme ne pleurant pas et ceux qui se réjouissent comme ne se réjouissant pas ; ceux qui achètent comme ne possédant pas et ceux qui usent de ce monde comme n’en usant pas » (1 Co VII, 29-32) ; « qui aime sa vie la perd ; et qui hait sa vie en ce monde la garde pour la vie éternelle » (Jn XII, 25), etc. La double erreur aouniste dérive d’un même principe : l’ignorance de cette rupture de continuité entre le Royaume de Dieu et les biens de la terre et la confusion initiale entre le monde et l’Eglise. Comme si la vie éternelle était réductible à la vie d’ici-bas ; comme si le temporel avait pour finalité de se confondre peu à peu avec la Jérusalem céleste ; comme si l’espérance était tombée du ciel sur la terre (Gustave Thibon).